Restitution du journal de marche

 

L'Album de la guerre européenne de René Verney

Au sortir de la guerre, René Verney a annoté et classé chronologiquement plus de 650 clichés originaux, rassemblés dans un recueil de 217 planches qu’il a intitulé « Album de la guerre européenne ». Il s’agit d’un précieux document sorte de journal intime témoignant pas à pas des opérations auxquelles il a pris part de septembre 1914 à septembre 1918. Il peut être considéré comme une illustration des Journaux des Marches et Opérations (JMO) des 43e Régiment d’artillerie de campagne (RAC), 74e et 24e Régiments d’infanterie (74e RI et 24e RI) dont la lecture, effectuée en parallèle à celle des JMO des Services de santé des 5e et 6e Divisions d’Infanterie (5e et 6e DI), permet de dresser son journal de marche personnel de manière très précise.

p.033 - Front de l’Aisne (13 septembre 1914 – 22 mai 1915)

Album p. 33

Nous n’avons à notre disposition aucun négatif ou document livrant d’information précise sur le ou les auteurs des clichés et les conditions dans lesquelles ont été effectués prises de vues et tirages. Seules deux photographies nous permettent d’affirmer qu’au moins deux appareils photographiques ont été utilisés tout en nous offrant une orientation quant à l’identité de leurs propriétaires : Reney Verney lui-même et le lieutenant puis capitaine Raymond Jean du 3e groupe du 43e RAC. Soulignons que d'autres hommes appartenant au régiment réalisent également des clichés du front, tel le maréchal des logis Tronsson (3e groupe) comme en témoigne son carnet à la date du 3 septembre 1916, ou le maréchal des logis André Roussel (1er groupe)3.

René verney 

Dr Verney Médecin Aide-major 43e RAC 3e groupe, Le-Quesnel  (Aisne) septembre 1917  

lieutenant Jean

Lieutenant Jean 43e RAC 3e groupe 7e batterie, Neuville-Saint-Vaast (Pas-de-Calais) Juillet-octobre 1915                   

La diversité des formats nous incline à penser qu’une partie seulement des clichés sont de la main de René Verney. Pousser plus loin l’analyse, reviendrait à étudier chaque photographie du point de vue technique, mais face à la diversité des tirages, ce travail n’est pas entrepris ici.

A l’opposé, on doit à Reney Verney probablement durant le conflit même, la collecte des clichés auprès d’un cercle restreint de photographes amateurs, puis au sortir de la guerre leur organisation sous la forme d’un album légendé.

La constitution de ce type de recueil dans l’immédiat après guerre, relève d’une véritable pratique sociale qui a donné lieu à différentes études. Il s’inscrit en effet dans une abondante série d’albums de même nature1 dont il possède de manière évidente toutes les caractéristiques 2

Ainsi, s’il témoigne du regard rétrospectif d’un homme sur le conflit auquel il a pris part, il n’aborde pas ses activités propres de médecin régimentaire et son appartenance au service de santé divisionnaire. A l’opposé, il démontre sa totale intégration aux unités avec lesquelles il fait corps. Parmi les indices qui renforcent ce point de vue, on note son choix de porter tout au long du confit un casque orné non pas de l’insigne du service de santé, mais de l’arme au sein de laquelle il exerce ses fonctions de médecin.

Par la volonté même de son auteur, l’album possède ainsi une dimension collective, se présentant comme le témoignage du parcours non pas d’un homme mais d’un groupe, particulièrement le 3e groupe du 43e régiment d’artillerie de campagne et ce en raison même de la durée de son affectation dans cette unité (août 1914 - février 1918). On constate que le même esprit anime la dernière période au cours de laquelle il est successivement versé dans les 74e et 24e régiments d’infanterie (respectivement de mars à mai 1918 et de juin 1918 à février 1919).

Album R. Verney p.032 gauche bas

Bois de Gernicourt (Aisne), hiver 1915.  43e RAC, 1ere section de la 9e batterie.

De g. à d. (au 1er et 2e rangs) : Pierret, Luault, Bassière, Reuzet, Passot, Polisset, capitaine Berntzwiller,

Mazic, lieutenant Oblin, Guillon, Constour, Cordier, Tocqueville, Mercier, [ ?], Tronson (p. 32)

 

On retrouve également parmi les caractères généraux propres aux albums privés l’absence de clichés correspondants aux périodes de guerre dite « de mouvement » (août-septembre 1914 et août-novembre 1918) en opposition à la période de guerre de « position » (octobre 1914-juillet 1918) abondamment illustrée. Paradoxalement les clichés réalisés par André Roussel, Maréchal des logis affecté à la 3e batterie 1er groupe du 43e RAC au cours de l’été et l’automne 1914 et aujourd’hui conservés dans les collections de l’Historial de la Grande guerre à Péronne, en constitue un complément naturel3.

Parallèlement à la qualité documentaire intrinsèque des clichés et à la diversité des sujets abordés (portraits individuels et collectifs, sujets pris dans l’action, anecdotes, vues de matériel, paysages et destructions…) le caractère exceptionnel du recueil réside dans son organisation et les légendes qui permettent une contextualisation précise des prises de vue tant du point de vue chronologique que géographique.

Le volume se compose de 127 planches rassemblées dans un classeur format à l’italienne à couverture toilée (classeur de comptabilité réutilisé, objet publicitaire des produits pharmaceutiques Girard). Sa mise en page donne à l’ensemble la dimension d’un véritable récit, composé d’une introduction principalement consacrée à la présentation des hommes, suivie d’un développement organisé chronologiquement, méticuleusement chapitré et titré, chaque cliché étant très soigneusement légendé de la main de René Verney.

Aucune source documentaire complémentaire n’est associée à l’album, René Verney n’ayant laissé aucun témoignage écrit, lettre ou carnet de note. Nous nous sommes donc confronté à des données externes pour en  approfondir la compréhension.

Il nous est alors rapidement apparu en consultant tout d’abord les historiques des unités au sein desquelles il est successivement affecté durant le conflit4, que l’album de René Verney possède la dimension d’un véritable journal, un carnet de guerre restituant un espace-temps très cohérent.

De manière plus précise, la consultation des journaux des marches et opérations (JMO) de ces unités5 nous a permis de révéler combien textes et photographies s’enrichissent mutuellement.

Les documents rassemblés sur ce blog sont une tentative de restitution du journal de marche de René Verney formée d’une lecture croisée de ces 3 800 pages de documents manuscrits, résumées au jour le jour et mises en perspective avec les clichés de l’album afin de mieux les contextualiser et donc d’en faciliter l’analyse.

Journal de marche extrait

 

Restitution du journal de marche de Réné Verney

Les documents qui présentent l'abum de René Verney se décomposent en douze chapitres chronologiques, chaque rupture correspondant à un mouvement d’une zone du front à une autre. Seuls le premier (Mobilisation, Campagne de Belgique, retraite et Bataille de la Marne, 1er août – 12 septembre 1914) et le dernier (Armistice et occupation du Palatinat 11 novembre 1918 – 23 février 1919) ne sont pas illustrés dans l’album. Nous avons néanmoins choisi de les présenter afin d’avoir une vision complète de son parcours durant le conflit.

Chaque chapitre est précédé d’une introduction proposant une synthèse de la campagne en termes de mouvement, de prise de position et d’opérations de l’unité concernée, tentant de révéler les parts de lumière et d’ombre de l’album, suivie d’une analyse des JMO du service de santé divisionnaire qui apporte un éclairage connexe sur ses actions et l’état sanitaire des troupes et donc sur les activités de René Verney en tant que médecin6.

Suit un index des noms de lieux cités dans les légendes originales accompagné d’une carte afin de suivre plus aisément son itinéraire.

Le corps du texte se présente sous la forme d’un résumé libre de la lecture croisée des JMO qui éclairent la compréhension des clichés eux-mêmes intégrés au texte. Les journées au cours desquelles sont signalées des pertes (tués et/ou blessés) sont précédées d’un point rouge . Ils renvoient au répertoire nominatif exhaustif des pertes du 3e groupe du 43e RAC et du 2e bataillon du 74e RI qui clôt la page  consacrée à l’index des noms de personnes citées dans les légendes photographiques, index parfois augmenté de données biographiques7. Le répertoire des pertes n’a pu être entrepris pour le 24e RI en raison du caractère lacunaire des données provenant des JMO régimentaires.

Verdun tués et blessés

 

Pourquoi ce site ?

Cet album fait partie intégrante de ma vie et ce dès mon enfance. Il  constitue le lien intime que j’ai toujours tenté d’entretenir avec un grand-père décédé avant ma naissance. Les photographies qu’il renferme et le soin porté à leur annotation m’ont toujours impressionné et suscité ma curiosité, car si l’album affirmait sa participation à la guerre de 14-18, la compréhension individuelle des clichés en demeurait cachée. Parallèlement le caractère inéluctable de leur dégradation progressive devenait au fil des ans, un véritable sujet d’inquiétude. Vint ce qui est désormais commun de nommer la révolution numérique dans son accomplissement : l’accès à la connaissance.

Accès à la documentation tout d’abord, en quelques clics à tout moment chez soi, la possibilité de consulter ce qui était insoupçonné ou difficile d’accès : les Journaux de Marche et d’opérations des unités au sein desquelles René Verney a combattu (Service Historique de la Défense site Mémoire des Hommes). Rapidement à la lecture du JMO du 3e groupe du 43e régiment d’infanterie consacré à sa prise de position sur le Front de l’Aisne de septembre 1914 à mai 1915, ont répondu en écho les photographies et leurs légendes. Source presque inépuisable car finalement constituée pour toute la durée du conflit, de plus de 3 800 pages manuscrites pour documenter les 650 photographies de l’Album. Recherche également facilitée par les différentes ressources documentaires disponibles sur le net qu’elles soient issues des Archives départementales en ligne pour les registres de matricules et d’état-civil, du site Gallica de la Bibliothèque nationale de France pour les sources imprimées ou encore du Géoportail de l’IGN pour les localisations, en ne prenant que quelques exemples institutionnels essentiels, sans souligner la qualité des informations livrées par certains sites créés ou animés par des amateurs éclairés.

La numérisation des planches de l’Album ensuite, permettant non seulement de garantir leur préservation menacée par leur manipulation, mais qui a aussi permis de révéler certains clichés parfois trop incertains, par leur agrandissement ou le calibrage des contrastes et luminosités.

L’indexation des photographies enfin permettant de faciliter les recoupements documentaires et enfin leur insertion au fil des prises de notes qui ont finalement formé un volume de plus de deux-cents pages que nous avons intitulé  le « Journal de marche de René Verney  du 1er août 1914 au 23 février 1919 destiné à accompagner la consultation de son  Album de la guerre européenne ».

Ce travail a entièrement été réalisé sur le temps libre et à domicile, à partir de moyens informatiques de base et s'est déroulé sur 18 mois de septembre 2014 à décembre 2015. Enthousiasmant car concrétisant un rêve d’enfant, passionnant car prenant l’allure parfois d’une véritable enquête sur les pas non plus d’un homme, mais comme l’Album en est le témoignage, d’un groupe, de plusieurs groupes d’hommes appartenant à différentes unités (43e RAC, 74e puis 24e RI) et ce pendant exactement les 4 ans, 6 mois et 21 jours durant lesquels René Verney n’a pas quitté le Front.

L’ultime volet de cette révolution numérique s’est  imposé de lui-même : la restitution. Celle-ci n’était pas envisagée initialement, mais je ne pouvais conserver pour moi-même cette confrontation documentaire sur des hommes, des évènements et des lieux, réalisée à partir de données qui ont été si gracieusement mises à ma disposition.

En quelques semaines seulement en janvier-février 2016, à partir d’une simple inscription sur un site gratuit, il a été possible d’offrir au plus grand nombre ce témoignage. Le basculement de l’album de René Verney dans ce qui n’a rien de virtuel compte-tenu des échanges intervenus depuis sa mise en ligne, a  bénéficié dans ce cadre en décembre 2016 d'un enrichissement exceptionnel : la mie à disposition du carnet de route de Robert Tronsson auquel l'album est désoramis intimement associé gâce à la bienveillance de son petit fil Thierry Grenier que je tiens ici à remercier pour sa confiance.

La publication sous cette forme se veut autant un hommage aux hommes de 14-18 dont nous dévoilons à la fois les visages et restituons une parcelle de vie intime, qu’aux chercheurs de tous horizons et institutions qui contribuent, par la libre mise en ligne de leurs ressources documentaires, à l’enrichissement de la connaissance et à la restitution de la mémoire.

Puisque c’est aussi le sens de mon engagement professionnel au quotidien depuis plus de vingt-cinq ans, à titre privé je devais bien cela à mon grand-père sans remettre à plus tard, aujourd’hui, c’est fait.

Antoine Verney

 

Notes et références :

1 - Consulter par exemple les albums privés en ligne sur le site de la Bibliothèque de documentation Internationale contemporaine : argonnaute.u-paris10.fr/resource/a0114085227531YB0nO. Nous citerons également le recueil du général Mangin, Chef de corps de la 5e Division d’infanterie, consacré aux campagnes de la Marne, de  l'Aisne et d’Artois (septembre 1914-octobre 1915) car totalement synchrone tant du point de vue géographique que chronologique  (Bibliothèque nationale de France « Recueil. Campagnes du général Mangin dans la Marne, sur l'Aisne et en Artois » consultation en ligne : catalogue.bnf.fr et l’album photographique du lieutenant de réserve de cavalerie Maurice Brunet (Chef d’escorte du Général Mangin 5e DI) archives.cantal.fr/?id=141

2 - Alexandre Lafont « La photographie privée de combattants de la grande guerre : perspectives de recherches sur la camaraderie » Matériaux pour l’histoire de notre temps 2008/3 (n°91) p. 42-50 ; Laurent Jalabert et Jean-Pierre Puton, « La photographie de la Grande Guerre, affirmation d’un témoignage patrimonial », In Situ, 23, 2014. URL : http://insitu.revues.org/10992 ; Joëlle Beurier 14-18 insolite. Albums-photos des soldats au repos. Nouveau monde éditions, 2015.

3 -  127 clichés de Marie Charles André Roussel (Le Havre 1887 – Gournay-en-Bray 1982) principalement août 1914-janvier 1915 puis hôpital Saint-Agne Toulouse (février-mars 1915) conservés à l’Historial de la Grande Guerre – Péronne http://recherche.archives.somme.fr/?id=recherche_guidee_historial.

4 - Anonyme Historique du 43e régiment d'artillerie de campagne. Campagne 1914-1919. Paris, Henri Charles-Lavauzelle ed. 1920 ;  Anonyme Historique du 24e régiment d’infanterie. Campagne 1914-1919. Paris, Henri Charles-Lavauzelle ed. 1920.) ; Anonyme Historique du 74e régiment d’infanterie. Campagne 1914-1919. Rouen impr. L. Wolf. s.d.

5 - Journaux des marches et opérations (JMO) Ministère de la défense, direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA), en partenariat avec le Service historique de la Défense (SHD) consultables sur : memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr :

-5e DI artillerie divisionnaire : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N/ 270/1 et 2 (1er janvier 1917 - 31 décembre 1918)

-5e DI Service de santé : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N/ 270/11 à 20 (5 août 1914 - 19 juillet 1918)

-43e RAC : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 980/1 à 5 (2 août 1914 - 31 décembre 1916 et 11 février 1917 - 31 décembre 1918)

-3e groupe du43e RAC : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 980/22 à 24 (7 août 1914 - 31 décembre 1917)

-3e groupe du43e RAC 7 e batterie : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 982/8 à 11 (7 août 1914 - 30 septembre 1918)

-3e groupe du43e RAC  8e batterie : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 982/13 à 18 (7 août 1914 - 31 décembre 1918)

- 3e groupe du43e RAC 9e batterie : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 983/1 à 4 (2 août 1914 - 31 décembre 1918)   

-24e RI : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 599/7 (1er janvier 1918 - 20 octobre 1919)

-6e DI Services de santé : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 275/4 et 5 (1er janvier 1918 – 2 août 1919)

-74e RI : Mémoire des Hommes (SHD) 26 N 660/16 (1er janvier 1918 – 31 décembre 1919)

6 - Décision ministérielle du 17 janvier 1895 déterminant la tenue de campagne (officiers et troupes), Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1895 ; Tenues : tenues des officiers et paquetages de leurs chevaux, Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1911.Obellianne et Sognet L’exécution du service de santé en campagne. Nancy 1914 (1ère ed.) p. 8 et Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1916 (2e ed.) p. 10 - Marc Morillon, Jean-François Falabrègues Le Service de santé 1914-1918, Paris, Bernard Giovanangeli éd., 2014.

7 - Ces données sont principalement extraites des registres de matricules conservés au sein des archives départementales ou dossiers nominatifs de la légion d’honneur (base Léonore) lorsqu’ils sont accessibles. Pour les hommes « morts pour la France », la base de données du ministère de la défense consultable en ligne a été systématiquement consultée et les fiches annotées : memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr